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Une invitation…

Alice Orpheus, Paris, le 2 Avril 2020

 

Chère auditrice, cher auditeur,

Il y a tant de choses que j’aimerais vous dire, mais parfois l’évidence se cache dans le décor familier des pensées, et comme un objet devant lequel on passe au quotidien, on ne le voit plus. 

L’urgence qui vient guider ces mots aujourd’hui est celle du compositeur et de l’interprète que je suis, mu par le désir de partager et vivre avec vous l’œuvre que je m’attache à composer. Les quelques paragraphes qui vont suivre n’ont donc de raison, que celle de nous rapprocher pour créer entre nous, sinon un dialogue, un chemin. Je vais en effet partager avec vous et une subjectivité totalement assumée ce que j’ai « en tête et en cœur » lorsque je finis mes partitions ou enregistrements.

De l’unicité de l’existence de l’œuvre d’art

Il y a pour moi dans l’œuvre d’art, et donc dans l’œuvre musicale, l’expression de l’unicité de son existence au lieu et au temps où elle se trouve, à l’instant de sa création[i]. Ce que j’entends par là c’est que, ce qui « se joue » s’écrit et se vit au moment de la création soit : un instant unique, authentique et donc non reproductible. Certes, cette unicité est rarement l’œuvre d’un jour et obéit souvent à des écritures et réécritures fragmentées dans le temps. En effet, l’unicité dont je parle est souvent faite de plusieurs moments, chacun de ce moment formant un tout, accompagné d’un sens que la partition ou l’enregistrement portent. Comme exemple extrême, la tétralogie de « L’Anneau du Nibelung » écrit par Richard Wagner sur une période de 26 ans. Je pourrais aussi vous citer un grand nombre d’albums dont  « Songs in the key of life » de Stevie Wonder dont la phase d’écriture s’étale sur presque deux ans[ii].

De cette unicité donc, en ressort une œuvre d’art, qui elle n’existera ensuite, selon moi, que comme interprétation et perception, toutes deux subjectives[iii]. En effet, l’authenticité de la période de composition que j’ai définie, il y a quelques phrases, comme l’ensemble de moments formant un tout accompagné d’un sens, n’est pas reproductible. L’état dans lequel je me trouve en tant que compositeur, la relation que j’ai aux idées musicales, à l’urgence émotionnelle, à l’excitation, la fatigue, le doute et autres mouvements, et aussi, au monde extérieur, cet état n’est pas reproductible.

Du désir d’une nouvelle unicité par la performance ou l’enregistrement

De l’impossibilité de capturer cette unicité passée, il me semble que nait le premier désir : le mien, celui du compositeur du créateur , de l’interprète (parfois la ou les mêmes personnes)  et de l’auditeur, vous : vivre par l’exécution-performance ou l’enregistrement de l’œuvre musicale, la création d’une nouvelle unicité.

Du dialogue entre l’audience le compositeur et l’œuvre

Chère auditrice, cher auditeur, il manque ici de nommer pourtant l’essentiel : la façon dont la composition et son propos musical, l’interprète et ses choix par rapport à la composition l’audience et la performance et vous, auditrices, auditeurs, communiquent. Je ne vais ici parler ni de la relation du compositeur à son œuvre, ni de la relation de la composition à l’interprétation ou de système de production musicale. Non. Ce qui m’intéresse ici,  c’est la relation entre l’œuvre, l’audience et le compositeur, en d’autres mots, la façon dont je peux vous accompagner vers l’œuvre que je construis.

 

Auditeur, acteur principal de l’écoute musicale privée.

Dans notre monde contemporain, il est impossible de ne pas savoir que la première façon d’écouter de la musique est la reproduction digitale de l’enregistrement. Du streaming à la radio, la musique est aujourd’hui plus accessible que jamais et même dématérialisée. Bien sûr l’écoute de la musique dans une salle de concert ou sur un support physique sont présents. Si un entrepreneur visionnaire rêvait que dans chaque foyer, il y ait un jour un ordinateur, notre musique, celle que nous choisissons d’écouter à titre privée, existe aujourd’hui dans nos poches ! Au moment où vous écoutez de la musique dans le métro, en travaillant, en cuisinant, vous n’êtes plus l’auditrice ou d’une performance live. Tout d’un coup, vous devenez l’acteur principal de cette écoute musicale privée. En décidant d’être auditrice et auditeur d’une reproduction physique (vinyle, cd ou K7) ou d’une reproduction digitale (streaming, radio) vous décidez de beaucoup ! Vous décidez du temps, en effet vous pouvez écouter de la musique au petit déjeuner ou à tout autre moment de la journée, de la soirée ou de la nuit. Vous décidez du lieu en écoutant la musique dans votre bain, dans votre salon, dehors en marchant etc. Vous décidez de l’audience. Allez-vous écouter cette musique seul(e) , à deux ou en groupe ? Et enfin vous décidez de la convention sociale.  Allez-vous écouter l’enregistrement en dînant, en buvant des cocktails, en faisant du sport, assis en silence etc. ?

C’est là que commence enfin ma proposition de dialogue !

Ce dialogue est fait pour ma part de recommandations et d’invitations. En tant que compositeur, je passe, comme tout autre créateur, de longs moments à construire mon propos, mes idées, éprouver les deux, recommencer, pour finir avec un sens qui, au moment où je décide d’y mettre conclusion, reflète une émotion ou une idée que j’ai eu le désir d’exprimer. Ma motivation première, n’est pas le succès de masse (auquel cas, je devrais m’avouer vaincu), mais l’urgence d’un propos, que je construis dans la forme d’une œuvre d’art. En cela, il me semble juste que vous ne soyez pas nécessairement familier en tant qu’audience avec le vocabulaire musical que je mets en place en tant que compositeur.

Je ne suis pas ni un visionnaire, ni un génie, je vous parle d’un vocabulaire que d’autres ont construit, inventé, mis en place et éprouvé. De Schoenberg à Ray Charles, de Dutilleux à Radiohead, de Rameau à Coltrane ou Steve Reich, de Beethoven à Stravinsky ou Jerry Goldsmith, de Paul Bley à Aphex Twin à Olivier Messiaen etc, mes influences sont multiples et trahissent mes années.

C’est d’ailleurs ici tout autre point que je voulais vous adresser. Il ne vous a pas échappé que j’écris sous plusieurs alias. Il n’y a aucun trouble (à ce que je sache) de dédoublement de la personnalité ici, mais le simple fait que chaque alias corresponde à des styles et donc des directions de travail. En effet sous Orphée, c’est vers la musique classique contemporaine que je me dirige. Sous Alice Orpheus c’est vers l’Alternative r&b, et la chanson électronique. Avec Sønar, collaboration avec Alicia Maria Fantozzi c’est vers un univers hybrid new wave.

La multiplicité des directions et des projets ne vient donc que renforcer ma volonté de de créer un dialogue entre vous et moi.

En cela ma première proposition de discussion fait référence à la partition elle-même et à ses enjeux :

  • Je vous propose, avec chaque pièce une explication accompagnant mon intention et les influences utilisées (sur mon site internet). Si vous êtes aujourd’hui l’acteur de l’écoute, il me tient à cœur que vous ayez en main non seulement l’accessibilité au support mais aussi à la composition elle-même. Il me semble qu’il y a chez certaines auditrices et certains auditeurs, la volonté de créer une nouvelle unicité de l’existence de l’œuvre d’art. Par ailleurs par le biais des réseaux sociaux, je m’engage à répondre à toute question concernant une œuvre spécifique dont je serais le compositeur.

  • Pour les auditrices et auditeurs qui sont aussi musicien(ne)s, je vous propose des partitions (sur mon site internet) de mon projet de musique contemporaine Orphée, afin que les musiciens parmi vous, s’approprient la composition et construisent leur propre perception.

  • Ceci est une invitation : la musique que j’écris, que je compose se prête mal à la fonction de décor musical, pour habiller vos dîners par exemple. C’est une musique qui s’écoute, et qui demande toute votre attention . Ce n’est bien sûr qu’une recommandation, mais sachez que c’est une musique qui a été écrite pour être pleinement vécue, parfois dansée, pour que vous viviez cette unicité de l’existence de l’œuvre dont je parle.

Bien à vous,

Alice

[i] J’empreinte ici la notion d’unicité de l’œuvre d’art au philosophe Walter Benjamin qui dans son ouvrage L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique.

[ii] Stevie Wonder à commencer à travailler ici et là sur des chansons de ce qui deviendra Songs in the key of life en 1974, deux ans avant la sortie de l’album. Album qui par ailleurs comprends plus de 150 intervenants.

[iii] Mon amour pour les pensées et écrits de Kant et Schopenhauer sur le monde comme représentation guide évidemment mes propos.

 

 

 

 

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